Mission « Néolithisation » à Shillourokambos

DIRECTION
- Jean Guilaine, professeur au Collège de France, directeur d’études à l’EHESS
RESPONSABLES
- François Briois, EHESS (études lithiques : outils taillés)
- Jean-Denis Vigne, CNRS (études archéozoologiques)

Shillourokambos (Parekklisha)

Shillourokambos : ces chats et des souris

Shillourokambos apporte des données nouvelles sur la domestication d’un animal de compagnie, le chat, et sur le commensalisme d’un rongeur, la souris. Dans le courant du VIIIème millénaire, on constate que des chats étaient consommés par les habitants de la localité. L’un d’eux toutefois semble avoir bénéficié d’un régime spécial, il a été enterré à coté de son "maître" : deux fosses avaient été creusées, l’une pour un humain doté d’un mobilier interessant (haches polies, lames de chert, pierre ponce, boule d’ocre et, à peu de distance, dépôt comportant un galet de picrolite et 24 coquillages), l’autre, à quelques centimètres de la précédente, pour un jeune chat. Peut-être sommes-nous ici aux sources mêmes de la domestication de l’espèce, l’hypothèse classique d’une domestication égyptienne au IIème millénaire avant notre ère paraissant bien tardive. Cette "proximité" du chat et des humains pourrait aussi s’expliquer par la prolifération des souris autour de ces premiers villages. Beaucoup de ces rongeurs ont été retrouvés dans le plus ancien puits de Milounthkia et une figuration de souris en picrolite provient même de Shillourokambos !

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Secteur 1. Vue sur les tranchées de palissades de la phase ancienne A (IX millénaire). On observe des réfections de ces dispositifs avec re-implantation de ces enclos sur les mêmes lieux (cliché J. Coularou et P Gérard).

Les premiers paysans de Chypre

En moins de dix ans, nos connaissances sur l’implantation à Chypre des premières communautés agropastorales ont connu des progrès spectaculaires. Les fouilles conduites à Shillourokambos, à Parekklisha, dans la partie méridionale de l’île, ont été à la base de ces avancées, en même temps qu’elles permettaient, sur le continent, de relancer le débat sur la chronologie même de la domestication.

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Secteur 3. La sépulture 371. Sujet disposé en position hypercontractée dans une tosse signalée par une grande lauze verticale. Phase moyenne (cliché J. Coularou et P. Gérard).

Tout a commencé vers la fin des années 80, lorsque les archéologues antiquisants travaillant sur le site côtier d’Amathonte, ancienne capitale d’un « royaume » chypriote, décidèrent de dresser la carte archéologique de la région, afin de mieux apprécier les relations entre cette cité et son territoire rural. Ces prospections firent la démonstration qu’il existait, dans cette région à l’est de Limassol, un grand nombre d’établissements relevant de diverses phases du Néolithique. Un bilan très complet de toute cette documentation préhistorique a pu être dressé. Des recherches ont ensuite débuté sur le plus grand des sites reconnus - Shillourokambos - fort d’environ deux hectares, et implanté à quelque cinq kilomètres de la côte actuelle, sur une sorte de petit plateau encadré par deux vallons.

Après quelques sondages préliminaires, les recherches, commencées en 1994, ont rapidement fait apparaître une longue durée d’occupation du Néolithique pré-céramique, débutée aux alentours de 8400-8300 et prenant fin aux environs de 7000 avant notre ère. Une fréquentation secondaire des lieux interviendra à nouveau au cours de la transition Ve-IVe millénaire av. J.-C., lors du Néolithique avec poterie (Sotira/Chalcolithique ancien).

Des colons à la conquête de l’île

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Secteur 1. Orifice du puits 181 (cliché J. Coularou et P Gérard).

Le premier enseignement à tirer de ces résultats réside dans la mise en évidence d’une colonisation plutôt ancienne de Chypre par des communautés d’agro-pasteurs : on peut la dater du deuxième tiers du IXe millénaire avant notre ère, c’est-à-dire à une époque où, sur le continent voisin, et notamment sur le Moyen Euphrate ou en Anatolie du Sud-Est, des communautés sont alors engagées dans un processus de contrôle des animaux ou de domestication des céréales qui n’est pas encore totalement parvenu à son terme. On doit en déduire que la diffusion maritime des sociétés néolithiques était déjà bien amorcée, à partir du foyer du Sud-Ouest asiatique, alors même que les critères de différenciation entre espèces sauvages et domestiques, qui ne se généraliseront qu’aux alentours de 8 000 ans avant notre ère, n’étaient que partiellement discernables.
Un autre point qui fait tout l’intérêt de cette recherche réside dans l’insularité même de Chypre. Avant l’arrivée de l’homme vivait sur l’île une faune relictuelle dominée par des hippopotames et des éléphants nains qui finiront par disparaître vers la fin des temps pléistocènes. Vers 10 000 avant notre ère, des chasseurs-cueilleurs fréquentèrent l’île, sans doute de façon épisodique : ils s’établirent notamment dans un abri de la péninsule d’Akrotiri, Aetokremnos, chassant des oiseaux, péchant et consommant des coquillages. Après cet épisode survint un hiatus qui, en l’état des données, prit fin lorsque les premiers colons néolithiques s’implantèrent à Shillourokambos. Ceux-ci amenèrent avec eux des animaux - domestiques ou sauvages - qui n’existaient pas sur l’île et qu’ils maîtrisaient suffisamment pour les transférer par bateau : porcs, bœufs, chèvres, moutons, chiens et chats pour les premiers, daims et renards pour les seconds. Ceci démontre que sur le continent, d’où ces espèces sont originaires, les processus de domestication étaient bel et bien amorcé dès la première moitié du IXe millénaire, alors que, jusqu’à peu, la domestication animale était envisagée comme un processus tardif, notamment celle des suidés et des aurochs. Les recherches à Chypre ont donc contraint à revoir, sur le continent même, la chronologie de la domestication.

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Secteur 1. Tête de chat ou de félin sculptée dans un galet de serpentine. Puits 66. Phase ancienne A (cliché J. Coularou et P Gérard).

Le cas de l’agriculture est également complexe. Lorsque les Néolithiques s’installèrent à Chypre vers 8400/8300 avant notre ère, ils apportèrent avec eux une céréale présentant déjà des caractères domestiques, le blé amidonnier (Triticum dicoccum). Ils cultivèrent aussi une orge qui, par contre, conservait encore, lors des débuts de l’occupation, des traits sauvages. Une interrogation demeure de ce fait : ou les nouveaux occupants ont mis en culture une orge importée qui n’avait pas encore acquis des caractères domestiques, ou bien ils ont cultivé une orge indigène, sauvage, reproduisant ainsi, localement, des expériences déjà testées sur le continent.

De l’ouverture au repliement sur soi

Sur quelque 1 300 ans d’occupation, les habitants de Shillourokambos connurent forcément une évolution marquée. De façon schématique, il est possible de discerner, au-delà d’une périodisation en quatre phases de la fréquentation pré-céramique du site, une importante flexure qui se place autour de 7 500 ans avant notre ère. Avant cette date, les traits continentaux apportés par les migrants sont essentiels. Ensuite se produira une sorte d’isolement culturel qui éloignera progressivement Chypre du continent ; dès lors s’élaborera sur l’île une civilisation spécifique qui deviendra, au VIIe millénaire, la culture de Khirokitia.

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Secteur 3. Artisanat de la picrolite : disque piano-convexe décoré d’un motif quadrillé. Phase moyenne (cliché J. Coularou et P Gérard).

Lors de la première phase des Étapes anciennes, entre 8 400 et 8 000, les colons construisirent d’abord en bois et en terre. Ils disposèrent de maisons circulaires dont sont conservés les trous de poteaux creusés dans le substrat rocheux. Ils édifièrent également des palissades à armatures de poteaux ou de piquets. Plus tardivement, ils implantèrent dans le sol des tranchées de fondation continues, armées de poteaux, pour bâtir des sortes de grands enclos à tracé circulaire ou curviligne. À partir de la deuxième phase des Étapes anciennes, entre 8 000 et 7 500, apparurent les premières maisons circulaires bâties en pierre ou en terre, avec placages d’enduits. Elles se poursuivront lors des phases moyenne (7500-7200) et récente (7200-6900).
Dès les débuts de l’occupation, les habitants ont été confrontés au problème de l’eau. Plutôt que de prélever celle-ci dans les thalwegs des torrents (intermittents ?) voisins, ils creusèrent des puits circulaires, d’un mètre de diamètre moyen, profonds quelquefois de plus de six mètres, pour exploiter les nappes phréatiques supérieures. Comblés après usage, ces puits ont conservé en abondance des matériaux archéologiques divers : outillages de pierre, déchets de taille, instruments de mouture, restes de faune, etc. L’un de ces puits, dont les parois s’effondrèrent à plusieurs reprises, fit l’objet de divers recreusements de main d’homme. Il devint finalement une vaste excavation de quelque cinq mètres de diamètre. Après sa fonction primaire de collecteur d’eau, il fut transformé en dépotoir et même, à l’occasion, en espace funéraire : une tombe collective d’une vingtaine de sujets - ayant été l’objet de manipulations diverses - y a été observée. C’est la plus ancienne série anthropologique de l’île.

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Secteur 3. Remontage de lames de silex provenant d’un dépôt de dix pièces lithiques trouvées groupées. Phase moyenne (cliché J. Coularou et P Gérard).

L’évolution culturelle du site précéramique est sensible à plusieurs niveaux et d’abord au plan de l’industrie de la pierre taillée. Entre 8 400 et 7 500 avant notre ère, les instruments sont majoritairement extraits d’un excellent silex translucide issu d’un gîte situé à trois kilomètres à l’ouest de la localité. Certaines techniques, comme le débitage à deux plans de frappe opposés, sont clairement des transferts du Levant-Nord. Grâce à ce savoir, on obtenait notamment des pointes de projectiles plus ou moins sophistiquées. L’obsidienne de Cappadoce, débitée en lamelles régulières, était régulièrement importée sur le site. Les outils agricoles (pilons, molettes, meules actives ou dormantes, éléments de faucille en demi-lune portant un lustré caractéristique) étaient abondants. Du continent parvenaient aussi des influences de caractère idéologique traduites dans les productions locales : tête sculptée mi-humaine mi-féline, figurine de quadrupède, galets gravés, bâtonnets cylindriques, plaquettes à rainure décorées.
Après 7 500, cette influence continentale se réduisit. L’île prit peu à peu une certaine distance avec le Levant et l’Anatolie. On assista alors à une forte régression du silex translucide, peu à peu remplacé par un chert opaque, de moindre qualité, dont les gisements existaient dans les environs immédiats de l’établissement. Progressivement, les techniques de la taille de la pierre évoluèrent vers, notamment, une production de lames larges, robustes, allongées et d’instruments massifs. Les éléments à moissonner devinrent désormais des couteaux à tranchant latéral. Alors se développa tout particulièrement un artisanat de la picrolite, roche locale vert-clair.
On en tira des parures, de petites figurations humaines ou animales, des disques ou des godets minuscules portant un très fin décor de quadrillages. Parallèlement, les importations d’obsidienne cappadocienne chutèrent.
Le bœuf disparut des faunes élevées, pour des raisons non encore élucidées. Des sépultures individuelles furent désormais implantées dans les murs de certaines maisons désaffectées ou en périphérie du village. Par contre, les habitats conservèrent leur plan circulaire aux murs souvent épais, parfois renforcés par des anneaux externes à inclusions de pierres. Chypre n’adoptera jamais le modèle rectangulaire qui avait émergé dans le Levant-Nord dès le IXe millénaire. La tradition « circulaire » restera ici de mise : elle refera encore surface au Chalcolithique (IVe millénaire). Ainsi, dès la seconde moitié du VIIIe millénaire, le Néolithique chypriote perdit peu à peu ses repères proche-orientaux pour donner naissance à une civilisation typiquement insulaire. Celle-ci s’enracinera, en refusant notamment l’usage de la céramique jusqu’au VIe millénaire, donnant l’exemple d’un Néolithique pré-céramique d’une exceptionnelle durée.

Bibliographie : J. GUILAINE et A. LE BRUN, Le Néolithique de Chypre, Bulletin de Correspondance Hellénique, Supplément 43, Ecole française d’Athènes, Athènes, 2003

publié le 28/04/2014

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