Interview de l’Ambassadeur de France à Chypre, M.René TROCCAZ au I KATHIMERINI le 10 juillet 2016 [el]

L’Ambassadeur de France à Chypre, M René TROCCAZ a donné une interview au journaliste du I KATHIMERINI, M. Michalis TSIKALAS, qui est parue dans l’édition du dimanche 10 juillet 2016.

1. Le 14 juillet 1789 date de la prise de la Bastille la France et l’Europe changent de voix. 14 juillet 2016 dans quelques jours. Est-ce qu’il y a aujourd’hui de nouveaux messages d’actualité tant pour la France que pour l’Europe que nous avons jamais entendu ? Quel est le message de la Fête national de la France aujourd’hui ?

Le 14 juillet porte un message universel qui reste d’actualité. Ce message c’est celui des valeurs fondamentales des droits de l’homme et du citoyen, de la liberté humaine qui sont inscrites dans notre devise nationale : « liberté, égalité, fraternité ». Quand on y pense cette ambition est élevée et il reste beaucoup à faire pour que ces valeurs soient véritablement respectées partout. On l’a vu tragiquement en 2015 et 2016 avec les attaques terroristes à Paris et ailleurs dans le monde. Ces valeurs sont une référence absolue pour la France. Elles constituent aussi un message qui va bien au-delà. L’ambition européenne incarne ces idéaux.

2. La France a toujours joué un rôle protagoniste aux défis européens historiques. Maintenant à cause du Brexit, l’initiative du Président Hollande avec les pays du sud (Med Club) est d’une importance majeur pour l’avenir de l’UE. Quelles sont les erreurs que vous détectez à l’Europe d’aujourd’hui et quelle est la proposition de la France pour l’avenir de l’Europe ?

La France, pays fondateur de l’UE, est un pays de la Méditerranée. Avec d’autres pays, comme l’Italie, l’Espagne, la Grèce et bien sûr Chypre nous considérons que la dimension méditerranéenne de l’UE est essentielle. C’est pourquoi la France plaide toujours au sein de l’Europe pour que la coopération en Méditerranée soit prioritaire. Par ailleurs, une concertation est indispensable entre pays méditerranéens de l’UE, car nous faisons face à des défis communs qui ont un impact sur l’ensemble du continent. Il y a des instances pour cela, comme le groupe MED des Ministres des affaires étrangères dont Chypre, qui en a été le promoteur avec l’Espagne, a actuellement la présidence. La relance de l’ambition européenne passe par une approche partagée entre les pays méditerranéens de l’UE. Nous faisons souvent face à des défis communs, nos perceptions sont souvent proches. Regardez au cours des derniers mois combien la France a marqué sa solidarité avec la Grèce, combien elle estime nécessaire le partenariat avec l’Italie, l’Espagne. C’est notamment cette vision que le Président Hollande et le Premier Ministre italien Matteo Renzi ont porté lors du sommet tripartite (France, Italie, Allemagne) à Berlin consécutif au référendum sur le Brexit. Avec Chypre, nous devons approfondir la réflexion sur ce grand sujet.

3. Est-ce que vous considérez que la sortie du RU de l’UE pourrait avoir un effet domino en Europe et que d’autres pays pourraient suivre ? Sinon, quelle est la raison pour la vague d’euroscepticisme de plus en plus forte en Europe et comment pourrait-on y faire face pratiquement ?

L’effet domino paraît peu probable. En revanche, il y a une nécessité. Rapprocher l’Europe des citoyens, la rendre plus concrète et si possible dynamiser la croissance. C’est pour cela que, immédiatement après le référendum britannique, la France, avec l’Italie et l’Allemagne, a proposé d’agir dans trois directions : renforcer la sécurité des Européens, tant à l’intérieur des frontières qu’à l’extérieur, notamment par une politique de défense plus ambitieuse ; faire davantage en faveur de l’économie et de la cohésion sociale à travers une politique d’investissements massifs dans des secteurs d’avenir, et enfin développer des programmes ambitieux pour la jeunesse, afin de renforcer sa confiance dans le projet européen.
On critique souvent l’Europe. Cette approche est superficielle. Bien sûr l’Europe n’est pas parfaite et il faut l’améliorer. Mais demandons-nous si nous aurions vécu mieux sans Europe ? Pensons à ce que l’Europe nous a apporté en termes de paix, de sécurité, de prospérité, de liberté de circule ou d’échanges universitaires. Pour les générations qui nous ont précédées, tout ceci n’existait pas. Nous avons un peu vite oublié ces acquis considérables.

4. La France et Chypre suivent la même ligne au sujet du règlement juste de la question de Chypre. Au niveau diplomatique, et selon l’ONU mais aussi d’autres sources politiques il y a de l’optimisme pour un règlement cette année. Partagez-vous le même optimisme ?

Vous avez raison de dire que la France et Chypre sont sur la même ligne, celle du droit et de la légalité internationale. C’est la ligne de la France depuis 42 ans aux Nations-Unies. Nos partenaires chypriotes le savent bien. Nous sommes optimistes sur la volonté du Président de la République de Chypre et du chef de la communauté chypriote-turque, de parvenir à un accord. C’est d’abord la responsabilité des Chypriotes qui négocient entre eux et de personne d’autre. En revanche, dans le cadre de cette négociation sous l’égide de l’ONU, les puissances garantes, les membres permanents du Conseil de Sécurité ont un rôle à jouer pour accompagner cette démarche courageuse de M Anastasiades et de M Akinci. Enfin, l’Union Européenne appuie pleinement ces efforts, et son engagement résolu aux côtés des Nations Unies, pour la première fois, est un élément très positif. La France a plaidé pour que cet engagement se renforce et elle est prête, à titre national si elle peut, à contribuer à une solution juste et viable qui sera acceptable par les Chypriotes-grecs et les Chypriotes-turcs.

5. En ce qui concerne les sujets énergétiques, TOTAL va procéder à un forage en 2017, selon les informations au moment où le troisième tour d’appel d’offres de la République de Chypre est lancé. En même temps, il y a une discussion sur le gazoduc Israël – Turquie de Léviathan. Tous ces gestes montrent qu’on se dirige vers un règlement de la question de Chypre, au moins au niveau régional ou pensez-vous que les évolutions dans le domaine de l’énergie ne sont pas liées à la question de Chypre ?

Les grandes questions qui touchent l’équilibre régional sont nécessairement liées. En même temps, il ne faut pas se tromper. Le règlement du problème de Chypre est une nécessité de politique et de légalité internationale. Ceci n’est pas nouveau. Les perspectives énergétiques en Méditerranée orientale, les évolutions politiques et les stratégies des différents pays de la région ont des conséquences sur Chypre, mais la solution d’un problème de politique ne peut pas dépendre de recherches de gisements gaziers. En tous cas, les activités des entreprises françaises dans la ZEE de Chypre sont un investissement économique mais aussi un investissement politique. C’est une marque de reconnaissance de la souveraineté de Chypre sur sa ZEE.

6. Depuis 1970 et jusqu’à très récemment, France et Chypre ont signé plusieurs accords et traités au niveau bilatéral. A votre avis, quelle est la raison de cette relation et amitié profondes ?

La France et Chypre sont deux pays alliés, membres l’un et l’autre de l’UE. Notre confiance repose sur des coopérations. Mais elle repose aussi sur des gestes concrets et c’est peut-être le plus important. Par exemple, nous soutenons régulièrement Chypre aux Nations-Unies ou dans l’UE. Lors des grands incendies dans le Troodos au mois de juin, la France a envoyé en 24 heures des avions « canadairs » pour combattre ce terrible fléau. La solidarité de la France a été immédiate. Pour nous, Chypre est un partenaire fiable dans une région instable qui nous aide avec efficacité. C’est aussi un pays de la Francophonie, l’école franco-chypriote de Nicosie accueille une majorité d’élèves chypriotes. Cette base est solide. Nous pouvons aller plus loin encore dans notre partenariat, notamment je pense dans le domaine économique et commercial.

publié le 11/07/2016

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